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Extraits de «KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh A. Bamba» de A. Aziz Mbacké Majalis

Extraits de «KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh A. Bamba» de A. Aziz Mbacké Majalis

LES ORIGINES MOURIDES DU PROFESSEUR CHEIKH ANTA DIOP [par A. Aziz Mbacké Majalis]cheikh anta diop serigne mbacke sokhna lo

 

[Extraits de «KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh A. Bamba» de A. Aziz Mbacké Majalis, pp. 304-309, publiés à l’occasion de la célébration, ce 7 février 2014, du 28e anniversaire de la disparition de l’illustre chercheur]

« Bien que beaucoup l’ignorent encore totalement (ou refusent sciemment d’y faire allusion, car détail considéré comme intellectuellement assez « embarrassant »), Cheikh Anta Diop, qui est né dans une famille mouride et porte le nom du frère cadet de Cheikh A. Bamba (Mame Cheikh Anta Mbacké), fut élevé entre « Keur gu Mag » (la demeure de Cheikh A. Bamba à Diourbel) et « Keur Cheikh » (le quartier de Cheikh Ibrahima Fall) où il entama son enseignement coranique. Période qu’il décrit en ces termes dans un de ses ouvrages (L’Afrique noire précoloniale) : « L’Africain a une conception paradoxale de la formation de l’homme et du caractère [de l’enfant]. Il pense que dès la plus tendre enfance, avant l’installation des habitudes nocives, il faut entraîner le corps et l’esprit à l’endurance physique et morale [dans une école coranique, éloignée de préférence du milieu familial] (…) Je fus ainsi envoyé, durant 4 ans à Coki, ramené à Diourbel-Plateau (à Kër Gu Mag – La Grande Maison, celle de Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme) et de nouveau à Kër Cheikh (Ibra Fall). On récite le Coran à 11 ans en moyenne, sans pouvoir en traduire une seule phrase. On est en même temps capable d’écrire de mémoire le texte entier, y compris la ponctuation. Ce premier cycle d’études qui se termine à 11 ans constitue le stade primaire ; on aborde alors ce qui peut être considéré comme l’enseignement secondaire et supérieur [dénommé « majalis »], avec comme programme, l’étude de la grammaire, la législation musulmane, l’histoire – surtout celle de l’Asie islamisée – et, bien que théoriquement interdite, la Kabbale (qui permet de faire des talismans). Les versets coraniques sont utilisés aussi à cette fin. » Cheikh Anta Diop fut aussi marqué par son passage à l’école scientifique du village de Guédé dirigée par l’érudit Serigne Mbacké Bousso, cousin et disciple de Cheikh Ahmadou Bamba (dont il fut le secrétaire durant la composition des Masâlik et l’un des plus proches bras-droits et personnes de confiance). Ainsi que Cheikh Anta nous le décrit : « Dans la communauté mouride, l’école de Guédé, village du Baol, avec le professeur Mbacké Bousso, s’intéressa aux mathématiques, à la mécanique appliquée, à certains problèmes de thermodynamique (machine à vapeur) et surtout à la mesure du temps, quel que soit l’état du ciel, cette dernière étant liée à la nécessité de prier à l’heure exacte. Cette école, il y a 20 ans, était en passe de créer un courant scientifique de la même qualité que celui de la Renaissance, à partir d’une documentation strictement arabe, sans influence directe de l’Europe. Aucun de ses ressortissants ne savait ni lire, ni écrire le français. Les connaissances astronomiques y étaient assez développées, à cause de la nécessité de trouver la position de La Mecque, même en dehors des horizons coutumiers, par observation du ciel.» Au vu de ces indices historiques et biographiques, il ne nous paraît point hasardeux de penser que Cheikh Anta Diop ait acquis sa curiosité intellectuelle et son goût précoce pour la recherche dès les primes années de sa jeunesse en milieu mouride ; détail que citent rarement ou presque jamais, assez étonnamment, les nombreux intellectuels se réclamant de ses idées. Ce « secret d’alcôve » ou « omerta intellectuelle » s’explique, à notre sens, par la « contradiction » que ces « esprits forts » ne peuvent s’empêcher de ressentir malgré eux, du fait de l’incohérence ressentie entre l’idée d’archaïsme et de féodalité qu’ils se sont forgée des mourides et le progressisme incroyable et les idées d’avant-garde incarnés par le professeur Diop qui ne pouvaient, selon leur schéma, avoir aucune relation avec cette féodalité ; d’où leur embarras assez compréhensible. Secret qui a pourtant son importance à l’aune de la nature et de l’envergure des travaux du professeur Diop qui demeurent assurément immenses. Ses recherches constituent en effet l’une des plus importantes qu’un intellectuel africain récent ait effectuées à ce jour, aussi bien dans le domaine des sciences humaines que dans celui des sciences exactes, même si ses thèses ont toujours fait l’objet d’un ostracisme assez compréhensible et généré une très forte critique d’une partie du milieu scientifique. Cette œuvre multiforme couvre, schématiquement, les domaines suivants : – L’origine africaine de l’humanité, – La réécriture de l’histoire générale de l’Afrique en vue de la Restauration de la conscience historique africaine, – Le caractère négro-africain des anciens Egyptiens et de leur brillante civilisation dont l’apport déterminant est unanimement reconnu dans la genèse de la civilisation grecque qui elle-même fut, pour une large part, à la base du développement intellectuel de l’Occident, – La promotion des sciences exactes et de la recherche en Afrique qui le conduisit à créer au sein de l’Université de Dakar le premier laboratoire africain de datation des fossiles archéologiques au radiocarbone, – L’utilisation des langues négro-africaines et l’ambition de bâtir un corps de sciences humaines africaines, – Engagement pour le panafricanisme et pour la fraternité avec toute la diaspora noire (afro-américaine, des îles etc.), – Recherches sur l’origine de l’homme, sur le concept de race et sur le peuplement de l’Egypte ancienne, – Travaux encyclopédiques sur la parenté linguistique génétique entre l’égyptien et les langues négro-africaines, l’apport de l’Afrique à la civilisation, travaux en égyptologie, en archéologie, en linguistique, en paléontologie, en anthropologie, en biologie, en génétique, en histoire, en philosophie etc. L’exemple de Cheikh Anta Diop, qui n’a jamais renié sa « mouridité » – et il n’est point besoin d’aucune récupération pour le prouver – (n’a-t-il pas donné le nom de son fils ainé, Cheikh Mbacké Diop, lui aussi chercheur, à Serigne Cheikh Gaïndé Fatma, son marabout ?), malgré une démarche intellectuelle ne s’accordant pas toujours avec certaines réalités contextuelles de son milieu traditionnel, démontre clairement que la doctrine mouride, actualisée à travers les apports scientifiques modernes et une méthodologie scientifique rigoureuse et débarrassée de certaines scories psychologiques, peut bien être un facteur de progrès scientifique, spirituel et matériel, à condition toutefois d’être bien comprise, mise en pratique et ouverte aux apports positifs des autres civilisations. Ceci, malgré les limites et réserves habituelles qu’imposent l’approche critique inhérente à la recherche académique et les éventuelles erreurs de recherche du Professeur Diop dont le caractère pionnier peut toutefois être difficilement remis en cause. Car, à nos yeux, le choix de certaines démarches et options individuelles de Cheikh Anta, en sa qualité de chercheur astreint à user d’une méthodologie scientifiquement reconnue et « idéologiquement » neutre dans ses travaux, (de même que certaines de ses idées semblant quelques fois aller à l’encontre de nos perceptions traditionnelles sur les enseignements et le dogme de l’Islam), ne remet pas fondamentalement en cause les éléments culturels mourides de sa personnalité acquis dès le bas âge. Ce constat nous semble d’autant plus important surtout si l’on réalise l’impact qu’eut sur son audace scientifique et sur sa précoce confiance en l’universalité de la connaissance son appartenance à un milieu intellectuel où l’affirmation identitaire de l’africanité et de la non appropriation raciale de la science était une évidence. Ces importants éléments idéologiques mourides qui transparaissent dans la démarche de Cheikh Anta Diop nous semblent être : 1- Une identité culturelle très forte et décomplexée face à l’Occident qui caractérise les mourides ; attitude trouvant en réalité ses fondements idéologiques dans l’œuvre et les écrits de Cheikh A. Bamba qui soutenait plusieurs décenn
ies avant la naissance du professeur Diop que « La couleur noire de la peau ne saurait en aucun cas être un signe d’inintelligence ou d’incapacité de compréhension.» (Masâlik, v. 49). L’ambition de Cheikh Anta de fonder une véritable école de sciences humaines africaines nous paraît ainsi étrangement correspondre, dans un sens et dans un autre registre scientifique, à la démarche de Tajdîd (Renouveau ou Renaissance) dont se réclamait Cheikh A. Bamba sur le plan spirituel et culturel. 2- Un attachement aux usages et à la langue maternelle, qu’atteste la prédilection de Cheikh Anta envers la poésie wolof mouride symbolisée par l’immense Cheikh Moussa Ka dont Diop fit, dans ses ouvrages, l’icône de la virtuosité dont les langues africaines étaient capables. En effet, l’abondante et riche littérature « wolofal » mouride, représentée par Cheikh Moussa Ka, Serigne Mbaye Diakhaté, Cheikh Samba Diarra Mbaye, Serigne Mor Kayré etc., à travers la qualité inestimable de leurs poèmes, truffés de figures de style n’ayant rien à envier à Homère, Racine ou Shakespeare, constitua très tôt, aux yeux du jeune chercheur qui baigna très tôt dans leur atmosphère, une mine incroyable qui balayait toute idée d’une éventuelle suprématie intellectuelle de l’Occident sur les Africains. C’est ainsi que le jeune chercheur s’attela avec enthousiasme et méthode, dès son cycle secondaire et bien avant de voyager en France (en 1946), à démontrer l’aptitude des langues africaines à supporter la pensée scientifique et philosophique, en réalisant la première transcription africaine moderne non ethnographique de ces langues (influencé, l’on s’en doute, par l’usage écrit du « wolofal » en caractères coraniques modifiés («ajami») très répandu en milieu mouride). En parlant de Moussa Ka et de l’importance de la littérature autochtone sénégalaise, Cheikh Anta Diop écrivit ainsi dans son ouvrage de référence «Nations Nègres et Culture » : « On a souvent négligé l’existence d’une poésie écrite en langue du pays selon les règles bien définies d’un art poétique. Tel est, par exemple, la poésie religieuse des wolofs, qui constitue les premiers monuments littéraires de notre langue et par conséquent les premiers fondements de notre culture nationale… » 3- La résistance idéologique de Cheikh Anta Diop face à la stratégie d’acculturation et d’aliénation historique du Nègre, entretenue depuis longtemps à travers l’œuvre prétendument « civilisatrice », « fardeau de l’homme Blanc », mais aussi par le biais de théories pseudo scientifiques à la Gobineau, fortement teintées d’un esprit colonialiste et de racisme anti-noir. Résistance culturelle dont l’œuvre réalisée par Cheikh Ahmadou Bamba a contribué à fournir, à notre avis, les premiers fondements, à une époque très sensible pour la confiance des autochtones africains sur leurs propres potentialités, plus d’un demi-siècle avant les auteurs de la Négritude. Ainsi le passage à l’école de Guédé, haut foyer mouride de la connaissance à l’époque, et l’atmosphère studieuse des jeunes enfants mourides (apprentissage du Coran et des sciences religieuses, mais aussi quelques bourgeonnements scientifiques et techniques), malgré toutes leurs limites contingentes, a semblé avoir laissé une empreinte indélébile sur l’esprit du jeune Diop qui, soumis à d’autres influences et facteurs exogènes particuliers, réussit à mieux capitaliser et développer ce patrimoine culturel à un niveau inédit, en résistant remarquablement à certains processus d’acculturation mentale et de conversion au marxisme qui eurent raison d’un grand nombre de ses contemporains intellectuels pris dans la tourmente fiévreuse des indépendances. (…) En un mot, Cheikh Anta réussit à démontrer qu’il existait bien dans sa culture d’origine des éléments culturels et scientifiques potentiellement fondateurs d’une nouvelle civilisation, de la même manière que les grands hommes appartenant à d’autres civilisations précédentes (dont l’Occident) avaient réussi à bâtir une nouvelle Cité, en intégrant dans leur culture des apports et emprunts provenant d’autres horizons (dont la Civilisation islamique). Il était long le chemin de ce flambeau lumineux qui partit de la civilisation égyptienne, passa par celle de la Grèce, puis par la civilisation islamique, qui le transmit à la civilisation occidentale, d’où Cheikh Anta tenta de le restituer à sa terre d’origine d’Afrique, où la civilisation islamique était entre-temps devenue la «Civilisation Mouride»… »

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