Internationnal Religion

Covid-19, chronique d’un échec annoncé (Par Ndeye Fatou Diop Blondin)



«Spécialiste en rien mais intéressée par tout, je me dois de contribuer à la vie de la cité ; en particulier, ce que vivent ses composantes collectives et individuelles m’interpellent à chaque instant» (Vincent Lindon) ; tel est l’état d’esprit qui motive mon engagement.

QUELQUES ÉVIDENCES QUE LA PANDÉMIE VIENT NOUS RAPPELER

A propos des occupants de la terre : l’humain n’est qu’un maillon de l’ensemble des espèces présentes sur terre et il doit arrêter de se penser supérieure aux autres. Illustration : Boris Johnson, la vendeuse de café Touba du Rond Point Keur Massar et le pangolin de Wuhan sont des voisins sur terre. A propos d’idéologie : nous vivons un grand moment de l’histoire de la civilisation mondiale avec une remise en question profonde de la mondialisation adossée au capitalisme triomphant. A propos d’économie : le PIB et le taux de croissance ne sont qu’utopie lorsqu’ils ne traduisent que les profits des entreprises étrangères et des chiffres à présenter aux partenaires institutionnels. A propos des priorités : s’il faut une route pour aller à l’hôpital, mieux vaut construire l’hôpital avant la route et enfin, produire les biens de consommation de première nécessité est une question de souveraineté nationale. A propos de politique : soixante ans après les indépendances nous cherchons encore notre voie.

SÉNÉGAL, UN PAYS ÉMERGENT IMAGINAIRE ET UN PEUPLE ABANDONNÉ À LUI-MÊME

La situation du Sénégal n’est guère le fruit du hasard ; c’est le résultat de choix de gouvernances politiques, économiques, mais aussi des systèmes religieux et sociaux. Comment ce pays qui, aux lendemains des indépendances bénéficiait de tant d’atouts, contrairement à ses voisins, a pu produire autant de richesses et dans le même temps laisser se déliter ses secteurs vitaux et créer autant de pauvres. L’échec de l’éducation publique est le plus symbolique de toutes les régressions. Dakar était la destination privilégiée pour former l’élite africaine dans des institutions publiques ; aujourd’hui, le public ne forme plus des citoyens capables d’affronter les enjeux de notre monde.

Cela se perçoit, par exemple, à travers l’inadéquation entre les diplômes décernés par les universités et les profils recherchés par les entreprises. Le pays se gausse de ce qu’on appelle « l’exception sénégalaise », de ses atours en infrastructures financées par des emprunts à tour de bras, mais ses statistiques peignent un fort taux de pauvreté et des régions régulièrement menacées par la famine et dépourvues de système d’assainissement et sanitaire aux normes, des villages sans eau ni électricité, encore moins d’accès à internet et une bonne place parmi les PPTE. Même l’espace d’expression de la démocratie est chahuté par un nombre pléthorique de partis politiques, de mouvements citoyens et de syndicats, tandis que chaque régime invente des astuces pour déconstruire le peu de dignité démocratique que les combats du peuple ont permis d’obtenir.

L’espace religieux n’est pas en reste avec la multiplication des cérémonies et la constante sollicitation d’aide de l’état pour la communauté. En 2012, nous avons naïvement cru avoir élu un système qui avait cerné tous nos avatars collectés depuis des décennies pour en tirer les correctifs desquels allait germer un véritable renouveau national. Comment décrire la déception qui nous habite quand on passe en revue les scandales politiques, financiers, économiques, fonciers et bien d’autres qui ont marqué ces huit dernières années, sans compter la déconfiture de nos institutions ?

Nous avons gagné nos lettres de noblesses dans le bas des tableaux de Transparency International et d’Amnesty International. Le ministère de l’intérieur est devenu la pierre angulaire de la politique publique du pays. L’institution, loin d’assurer la quiétude dans les quartiers, a été transformée en concepteur d’outils comme le parrainage, la carte et le fichier électoraux qui génèrent des résultats préfabriqués qu’on finit par tenir pour certifiés et acquis. Organiser des élections ne sert dès lors que d’accessoires et de folklore d’une vitrine démocratique. Des médias, en mal de recettes, sont chargés de relayer la propagande construite depuis le palais. Le peuple privé de nourritures sous toutes ses formes et sevré de rêve d’un autre Sénégal, se tourne vers le gain facile et le spirituel obscur espérant y trouver la force de résilience pour survivre.

Alors quand un séisme tel que le covid-19 entre dans de tels pays, il est normal que ceux qui observent comment ils sont gouvernés prédisent le pire tandis qu’une bonne frange de leur population, abonnée aux mensonges éhontés d’état, pense que c’est une invention pour servir des plans ourdis dans des salons tapissés de lambris et préfère les prières et décoctions dont l’efficacité n’est pas prouvée, plutôt que l’adoption des gestes barrières.

A y bien réfléchir, c’est quoi cette maladie pour le peuple ? Après tout, paludisme, hypertension, diabète, hémorragies, accoucher et même une simple diarrhée tue tous les jours des milliers de personnes alors que leurs remèdes existent ! Que voit-il de ce nouveau covid ? Un président qui a demandé la mise à disposition de tous les moyens pour gagner la guerre et qui diffuse une photo où il joue tranquillement avec ses enfants pendant que les troupes se font encercler par l’ennemi? Un rendez-vous ministériel protocolaire pour égrener le nombre d’infectés, les cas communautaires, graves et les morts ? Des distributions de denrées alimentaires par des politiciens sur fond d’attribution controversée de marchés, de mise en scène du président prenant des photos où il apparaît seul avec des milliers de sacs de riz (images de future campagne)?

Des rafles aux heures de couvre-feu et des vidéos de policiers qui poursuivent des récalcitrants jusque dans leur demeure, donnant l’air que tout leur est dorénavant permis? Des interdictions de rassemblements? Des mesures dans les transports et déplacements? Une économie à l’arrêt entrainant de massives pertes d’emplois ? Le port obligatoire de masque (non fourni) par les autorités et après avoir dit que cela était réservé aux personnels soignant? La famille et les camarades de parti en première ligne pour gérer les fonds collectés auprès des citoyens ? Des distributions de prébendes à coup de millions aux camarades du parti, déjà casés dans les institutions, pour qu’ils « suivent » la fourniture à des familles entières de kits alimentaires dont la valeur ne dépasse pas 70.000F ?

Et pour finir des allègements des mesures de lutte contre la propagation du virus avec reprise des cours au moment où la maladie progresse et se dissémine dans des contrées reculées ? Cela s’appelle : amateurisme, mode d’emploi !! Inquiétant !! Mais où est la réalité de la maladie sournoise et insidieuse, qui surprend, terrasse et tue de plus en plus de personnes vulnérables entrainant la surcharge de travail des équipes médicales et la saturation des structures d’accueil? Le travail de sensibilisation communautaire, relais essentiel vu notre sociologie, a été négligé par des autorités tentées de centraliser la gestion des problèmes. Ne devrait-on pas mettre les forces de sécurité au service du respect des gestes barrières que les citoyens doivent adopter et proposer un protocole à adapter à chaque secteur d’activité ?

Huit ans de règne auront produit des dirigeants qui vivent dans la brume des sommets au point d’obscurcir peu à peu le semblant d’empathie pour les populations qu’ils avaient au départ. A ce stade, profitant de la réputation de mémoire courte des sénégalais ils semblent dire: « vous êtes râleurs et jamais satisfaits ; nous nous sommes occupés des marchés ; pour le reste, débrouillez-vous car nous avons atteint nos limites». Non M. le Président, vous portez la totale et absolue responsabilité de ce fiasco ! La déclaration du ministre de la santé le 30 mai sonne comme un appel au secours et constitue un aveu d’échec patent face au navire qui prend l’eau de toute part. Visez donc, au bout de trois mois nous comptons plus de trois mille cas de contamination, une vingtaine de patients en réanimation et une quarantaine de décès mais aussi une bonne partie des populations toujours dans l’attente de la distribution des denrées promises.

Le constat d’échec et d’abandon est bien perçu par les citoyens qui n’ont d’autre choix que de prendre acte mais aussi leur destin et leur vie en main tandis que les foyers épidémiques restent non maitrisés. Aujourd’hui, la pertinence du maintien du couvre-feu, de l’état d’urgence et des prérogatives exceptionnelles accordées par la loi d’habilitation se pose. A quoi ont-ils réellement servi ?

Quels ordonnances scélérates et vrai-faux décrets ont été pris durant cette période? Prolonger l’état d’urgence semble relever de motifs qui n’ont rien à voir avec la lutte contre la pandémie mais sert opportunément à donner au gouvernement l’exclusivité de l’expression publique de la politique. En tout état de cause, il est temps de mettre fin à cette république d’exception afin que la démocratie reprenne ses droits dans la cité.

MONDE POST PANDÉMIE, QUELLE PLACE POUR LES PAYS AFRICAINS

La pandémie aura révélé toutes les insuffisances des pays africains. Des lendemains difficiles nous attendent, il faudra reconstruire un tissu économique voire les pays qui seront à terre. Cependant, cette crise est aussi l’opportunité de revoir notre modèle de développement et poser les jalons de notre souveraineté en brisant des chaînes de dépendances « cancérigènes ». Hasard malicieux du calendrier, la fin du franc CFA vient d’être actée par la France dans un silence assourdissant des chefs d’état de l’UEMOA. La pandémie aura aussi écorné l’image de l’occident indestructible et maître du monde.

Le basculement des rapports de force entre la Chine et l’Amérique, commencé depuis une décennie, semble être accéléré par les conséquences du covid19. L’Afrique se doit d’être prête à imposer sa place dans le schéma qui se dessinera. La perpétuation du modèle de « l’ancien monde » avec un débat autour de la dette et la quête solitaire de sortie de crise de nos micro états ne nous mènera nulle part ! Nous voulons voir dès maintenant nos institutions sous-régionales et continentales mettre sur pied un plan de « déconfinement » politique, économique et géopolitique de l’Afrique. C’est notre seul salut. Et pour ce faire, il nous faudra inéluctablement des leaders charismatiques et visionnaires libres de toute aliénation à l’égard de l’occident de la Chine.

Diop Blondin Ndèye Fatou Ndiaye est coordinatrice adjointe de la Plateforme Avenir Senegal Bii Nu Begg



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