Uncategorized

Comment dieu est devenu Dieu


La création d’Adam, par Michel-Ange, chapelle Sixtine, XVIe siècle.
La création d’Adam, par Michel-Ange, chapelle Sixtine, XVIe siècle.

Administrateur et professeur au Collège de France (chaire « Milieux bibliques »), Thomas Römer retrace pour nous l’épopée inattendue au terme de laquelle Yahvé, petit dieu tribal, s’est mué en Dieu universel.

La naissance du monothéisme est le résultat d’un processus long et complexe. Pouvez-vous nous en donner les principales étapes ?

Le monothéisme tel que nous le concevons, avec un Dieu unique qui était originellement celui d’Israël, est né tardivement, vers les VIe-Ve siècles avant notre ère, au sein du peuple hébreu. Cette évolution religieuse s’inscrit dans un contexte historique particulier : en 587 avant notre ère, le temple de Jérusalem est détruit par les troupes du roi babylonien Nabuchodonosor II. Certains Judéens (nom que des historiens donnent aux juifs avant la naissance du monothéisme stricto sensu, N.D.L.R.) se trouvent en exil à Babylone, d’autres en Égypte, d’autres encore sont restés au pays. Il y a donc une grande dispersion territoriale, et on a pu se dire que le dieu d’Israël risquait de disparaître, tout comme la royauté de ce pays avait été anéantie.

« Il faut bien garder à l’esprit que de nombreux textes de la Bible ne nient pas l’existence d’autres dieux. »

Mais curieusement, c’est de ce désastre que va jaillir l’idée monothéiste. En effet, les scribes exilés à Babylone vont réécrire l’histoire. Non, disent-ils, le peuple d’Israël n’a pas été anéanti par les armées des conquérants. C’est Yahvé lui-même qui a fait venir les Babyloniens en Judée – et qui les a donc instrumentalisés – pour sanctionner son peuple et surtout ses rois, lesquels n’ont pas respecté la vénération exclusive qui lui était due.

Car juste avant ces événements tragiques, sous le règne de Josias, vers 620 avant notre ère, on était passé du polythéisme à la monolâtrie : tout en admettant l’existence d’autres dieux que Yahvé, seule la vénération de ce dernier était jugée légitime. Il faut bien garder à l’esprit que de nombreux textes de la Bible ne nient pas l’existence d’autres dieux, comme le montre le Deutéronome (6, 14-15) : « Vous n’irez pas à la suite d’autres dieux, dieux des peuples qui seront autour de vous, car Yahvé, ton Seigneur, au milieu de toi, est un Dieu jaloux. » Yahvé devient alors le dieu Un, avant de devenir le Dieu unique, et le temple de Jérusalem est nettoyé des symboles d’autres divinités qui s’y trouvaient.

Par conséquent, lorsque l’exil et la destruction de Jérusalem se produisent, les scribes défendent l’idée qu’il s’agit d’une punition divine. Si Yahvé est capable d’infliger cette punition, d’utiliser les Babyloniens pour châtier son peuple, c’est qu’il est plus fort que les dieux des voisins. Des textes, par exemple dans la deuxième partie du Livre d’Esaïe (Deutéro-Esaïe), se moquent d’eux : les divinités babyloniennes ne sont que des dieux faits de main d’homme, qui ne peuvent ni parler ni interférer dans le cours des événements, qui se brisent lorsqu’on les renverse, alors que Yahvé, lui, est un dieu invisible, transcendant, que l’on ne peut représenter.

Il vous reste 84.14% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.