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L’ECOLE SENEGALAISE FACE A LA COVID-19 Penser le télé enseignement.


Le coronavirus, impitoyable, a fini de dicter sa loi. Sa couronne, telle une forteresse imprenable a barricadé établissements scolaires et universitaires. Auparavant, comme une poussière d’étoiles emportées par une bourrasque, élèves et enseignants sont confinés dans les maisons, l’horizon plein d’incertitudes. Pour ne pas donner gain de la victoire à la Covid-19, les écoles sont vides, évidées de leurs substances le temps de la signature d’un décret. Les énergies audibles des enseignants et les éclats de joie des enfants durant les récréations ont été réduits en silence. Présentement, on aurait parlé de dernier virage pour les élèves candidats aux différents examens ; les enseignants seraient en train de faire des apports correctifs après les évaluations communément appelées « essais ».

Cependant, le monde scolaire n’est pas resté les bras ballants face à cette pandémie, et comme l’a si bien dit ALBERT CAMUS dans La peste, ce que l’on apprend au milieu des fléaux, c’est qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.
Dans le cadre de la riposte, surtout pour assurer la continuité pédagogique, des initiatives sont prises çà et là.

A la télévision, à la radio et dans des plateformes numériques, chacun s’y met avec presque les mêmes standards et mêmes dispositifs ; seulement on n’a pas interrogé les fondamentaux de cet enseignement à distance pour le moins confus. Sous ce rapport, il y a un certain nombre de paramètres à questionner avant de l’aborder : quel est l’environnement technologique et numérique de l’élève (accès à la télé, à un ordinateur ou smartphone, la connexion internet, disponibilité des encadreurs à la maison, etc.) ? quelles sont les instances de validation des contenus pédagogiques dans les différentes plateformes ? Avons-nous pris en compte les inégalités et les iniquités sociales qui risquent d’ailleurs de s’exacerber à la fin de la pandémie ? Les réponses apportées permettent de mieux cerner l’environnement didactico-pédagogique de l’enseignement à distance.

La pédagogie est considérée comme toute activité déployée par une personne pour développer des apprentissages chez autrui et la didactique, quant à elle, dans son acceptation moderne, est l’étude des interactions qui peuvent s’établir dans une situation d’enseignement/apprentissage entre un savoir identifié, un maître dispensateur de ce savoir et un élève censé apprendre celui-ci (RAYNAL et RIEUNER, 2014).

C’est pourquoi, le télé enseignement ou enseignement à distance, comme base d’apprentissage et non comme complément d’enseignement doit être bâti sur des socles solides dans sa conception et dans la conduite des activités planifiées.

En classe, entre l’enfant et le savoir il y a un médiateur ; mais lorsque la classe physique disparait au profit de celle virtuelle, il a en face de lui des médiateurs différents : l’enseignant qui fait son cours, le canal diffuseur et l’encadreur à la maison. L’enseignant doit fonder sa démarche sur un projet pédagogique, le canal diffuseur, par son ergonomie, ne doit pas tétaniser l’intelligence de l’enfant par la fascination qu’il exerce et l’encadreur doit engager un dialogue constructif permanent avec l’élève.

Ensuite, comme l’a indiqué OLIVIER MAULINI, à la maison les parents ne sont ni des enseignants, ni des webmasters, et ils n’ont pas à le devenir. Confondre les rôles serait le premier moyen d’installer une ambiguïté, source de malentendus voire de conflits contre-productifs, surtout en période d’anxiété distribuée.
 
Dans le cadre de l’enseignement à distance, et pour une communicabilité des enseignements apprentissages efficiente, les conditions techniques, technologiques et matérielles ne sont jamais sûres d’être assurées. L’alchimie qui existe dans une salle de classe, ponctuée par une interaction nourrie entre les élèves et l’enseignant et entre les élèves eux-mêmes, font du cours une réalité indicible qui, à force de constructions, transforme l’enseignement en un savoir construit et acquis par les élèves. Il faut saluer le dévouement, la mobilisation et la créativité remarquables du ministère de l’Education nationale, des organes de presse et des enseignants qui ont développé des initiatives, notamment á travers les réseaux sociaux, pour une prise en charge collective à distance des apprentissages, tout en tentant de reconstituer, de manière symbolique, l’espace de la classe.

Mais apprendre à l’école, c’est apprendre ensemble (MEIRIEU), cela veut dire mettre les intelligences plurielles en condition pour un développement des intelligences individuelles. Avec le télé enseignement, il est quasi impossible de recréer la multitude d’interactions cognitives, affectives, sociales et comportementales complexes qu’offrent l’enseignement et l’apprentissage en présentiel. 

Cette ambition pédagogique risque simplement de nous permettre d’avoir une présence éducative auprès des enfants. Elle aura pour fondement, comme l’a développé depuis longtemps FREINET, un travail créateur, facteur d’épanouissement personnel, associé au travail autonome, respectant les rythmes et capacités de chacun ; des centres d’intérêt où chacun pourra faire valoir ses besoins et ses désirs ; des situations d’apprentissages authentiques portées par la coopération, le respect mutuel, la solidarité et la confiance.

L’enseignement à distance, surtout à travers le numérique éducatif, est une superbe opportunité pour le système éducatif. Mais pour le réussir, il faut évaluer la capacité des élèves, des enseignants et des infrastructures pouvant adopter des solutions à haute technologie et à faible technologie, notamment dans les zones les plus défavorisées du Sénégal. Ensuite, contrairement aux idées reçues, il n’est pas plus facile d’enseigner en ligne qu’en présentiel. Les instructeurs en ligne doivent être formés et se familiariser avec la technologie et ses évolutions afin d’avoir des compétences à communiquer, à collaborer et à interagir avec les apprenants à distance. Ces compétences leur permettront de mettre en œuvre les méthodes d’enseignement et d’évaluation appropriées à chaque groupe cible. Enfin, les apprenants comme leurs encadreurs à la maison d’ailleurs ont besoin d’être préparés à l’apprentissage en ligne avec une familiarisation efficiente des stratégies d’autorégulation, des compétences en matière de gestion du temps et de la communication en ligne adaptée. Sinon, toutes les initiatives prises vont ressembler au chasseur qui, devant un essaim d’oiseux mobiles, dispose d’un fusil avec une cartouche à plombs. Le coup, quoique retentissant, n’atteindra pas toutes les cibles. En attendant l’école est sur un chemin de crêtes, tenaillée entre le devoir de sauver des vies et le devoir de sauver l’année scolaire.
Momar Talla BEYE
Inspecteur de l’Enseignement élémentaire



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