Economie Environnement

L’utilisation du numérique et les politiques de prévention” ( Mamadou Mouth Bane)


PREMIERE PARTIE : LE DEVELOPPEMENT DU CRIME ORGANISE DANS LE SAHEL

CHAPITRE I : Nature des crimes dans l’espace du Sahel

Section 1 : instabilité politique et crimes organisés

Comme nous l’avons expliqué dans l’introduction, le crime organisé se développe plus dans les zones en proie, en général, à des crises politiques. Le Sahel est pénétré d’Ouest en Est par des tensions politiques qui ouvrent la voie aux organisations criminelles. Ces crises provoquent des déplacements de populations qui vivent dans une précarité lourde de conséquences sociales dans des Etats fragiles. Cette fragilité est tributaire de leur instabilité politique. Et, lorsque de tels Etats partagent la même aire géographique, cela crée un risque d’instabilité généralisée et qui encourage l’émergence de groupes criminels. Dans cette étude, nous ne faisons pas de différence entre un groupe terroriste et un groupe criminel. Car ils ont les mêmes fonctions.

En général, les groupes terroristes s’implantent dans les zones de non droit où l’on remarque une absence de l’Etat. Lorsqu’on parle d’absence de l’Etat c’est l’absence de la puissance publique (armée, police, gendarmerie, administration)…Les groupes criminels profitent de ces situations pour pénétrer une zone dans le but d’y mener leurs activités. Nous allons voir, avec des exemples, la géopolitique ou la géographie des conflits politiques pour mieux analyser l’ampleur du crime organisé dans le Sahel.

Les nombreux conflits politiques dans cette partie de l’Afrique exposent davantage les pays à la criminalité. Par exemple, le Sénégal gère depuis 1982 la rébellion du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC1) du Sud. De par son approche combattive, le MFDC peut être considéré comme une organisation criminelle vêtu du manteau indépendantiste, et impliqué dans le trafic de bois et de chanvre indien. Certains rebelles de cette organisation membre de la branche armée du Nord étaient dans l’entourage proche de l’ancien président Gambien Yahya Jammeh2 à qui ils vendent leurs services militaires. Ces rebelles collaboreraient avec des trafiquants de drogue venus de la Guinée Bissau voisine. La Gambie est une préoccupation sécuritaire surtout avec celle nouvelle donne née de l’élection d’Adama Barrow3 dont la victoire était remise en cause par le président sortant. Cette crise politique, si elle est mal gérée, pourrait déboucher sur le réchauffement du front Sud du Sénégal avec des risques de reprise de service des anciens rebelles libériens et sierra léonais. L’éclatement d’une guerre en Gambie sera une aubaine pour les groupes terroristes sahéliens. Il faudra craindre aussi une migration des terroristes déjà en mal en Libye vers la Gambie. Cette donne ne devrait pas échapper à la Commission Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) mais également aux autorités sénégalaises surtout lorsqu’on sait que le chef rebelle Salif Sadio4 ami de Jammeh, est entretenu par ce dernier depuis plusieurs années. Pire encore, Essa Bokkar Sey5, ancien ambassadeur de la Gambie en France, Taïwan et Usa avait révélé6 que le chef rebelle du MFDC Salif Sadio avait reçu une formation militaire en Iran grâce au Président gambien du temps de Mahmoud Ahmadinejad7. En jouant avec le feu, le téméraire président gambien pourrait menacer la sécurité intérieure du Sénégal. Vu sa situation géographique, la stabilité de la Gambie est fondamentale pour la sécurité intérieure du Sénégal.

La Guinée Bissau fait aussi partie des Etats fragiles souvent secoués par des coups d’Etat militaires et des crises politiques. Elle jouxte la Casamance et sert de base arrière aux hommes de César Attoute Badiate8l’autre chef rebelle de l’aide Sud du MFDC. Plusieurs rapports de l’ONUDC ont prouvé que ce pays est la plaque tournante de la drogue venue de l’Amérique du Sud. Nous y reviendrons avec de plus amples développements dans les chapitres suivants.

La Guinée est également un Etat fragile stabilisé depuis quelques années avec l’arrivée du président Alpha Condé9. Cette crise avait vu l’arrivée au pouvoir du Capitaine Moussa Dadis Camara10. A l’époque, la junte militaire avait passé des commandes d’armes qui circulent dans cette contrée. Ce pays a connu des troubles politiques tout comme sa voisine la Côte d’Ivoire. Durant et même après la crise ivoirienne11 d’importantes quantités d’armes circulaient dans la zone du Sahel. D’ailleurs, les services de renseignement sénégalais étaient informés d’un trafiquant d’armes, de nationalité française Frédéric Lafon qui fut un des proches de Laurent Ggagbo et qui avait des relations d’affaires avec Dadis Camara. Ces troubles politiques ont fragilisé les Etats et renforcer les possibilités organisationnelles des réseaux criminels.

Section 2 : rébellions, coups d’Etats…

La Mauritanie est le pays d’origine de plusieurs leaders islamistes à l’image du défunt chef militaire d’Aqmi Oul Hamara12. C’est le pays de Mohamed Safi13, grand médiateur et homme de confiance de certains chefs terroristes. Il a participé dans les négociations pour la libération de plusieurs otages européens. Ce pays s’est politiquement stabilité depuis l’arrivé au pouvoir du président Mohamed Ould Abdel Aziz14. Mais, sa proximité avec le Mali rend la situation encore préoccupante. Des attaques ont souvent eu lieu au niveau de leurs frontières communes parce que les terroristes veulent ouvrir la voie aux cartels de la drogue pour écouler leurs marchandises.

D’ailleurs, le Mali et la Mauritanie ont signé des accords de partenariats militaires pour freiner l’avancée des groupes terroristes. Mais, le Mali, vu sa superficie, offrait d’énormes possibilités aux groupes criminels organisés alliés aux islamistes. L’ancien président Amadou Toumani Touré15 a essuyé des critiques à cause de sa gestion jugée calamiteuse pour la stabilité du pays, du Nord du pays occupé par les islamistes sous son magistère. N’eut été l’intervention française en 2013, le Mali allait devenir le premier Etat islamique du Sahel après le coup d’Etat16 de mars 2012. Les islamistes ont voulu profiter de la crise politique, de la dislocation des Institutions et des faiblesses de l’Armée maliennes pour annexer la capitale. Ils seront stoppés à la porte de la ville de Sévaré.

Au Nigéria, la naissance de Boko Haram a des fondements aussi bien religieux, politiques, sociaux et économiques. Les disparités entre le Nord musulman et le Sud chrétien, nées de la gestion clanique du pouvoir par les anciens régimes, n’est pas étrangère à l’émergence du mouvement. Même si le président Buhari commence à reprendre le contrôle de la situation face à la secte fortement affaiblie, il ne faudrait pas se détourner du Biafra17 où des germes de contestation18 surgissent. L’éclatement d’une nouvelle crise politique dans cette localité ferait l’affaire des organisations criminelles qui cherchent de nouvelles zones d’implantation et de nouveaux marchés surtout dans le Golfe de Guinée. En plus, les nigérians sont en général qualifiés comme de redoutables trafiquants de stupéfiants en Afrique.

Restons en Afrique centrale pour évoquer le cas du Cameroun où la classe politique devrait trouver des consensus forts pour gérer leurs divergences. Car ce pays, tout comme l’Algérie sont dirigés par des Chefs d’Etats âgés19. Et la dévolution du pouvoir peut être source de crise politique aux conséquences dramatiques qui pourrait transformer la zone en sanctuaire des groupes criminels. Or, des troubles au Cameroun ou en Algérie allaient enfoncer le Sahel et l’Afrique centrale dans une situation d’insécurité d’une complexité ingérable.

Nous faisons toujours le lien entre le crime organisé et les crises politiques. Ce sont deux phénomènes qui s’imbriquent profondément. Et plusieurs événements le confirment. Prenons le cas du Niger qui est un miracle dans le Sahel au vu de sa situation presque identique à celle du Mali. Ce pays a accueilli plusieurs Touareg nigériens armes à la main, venus de la Lybie après la chute de Khadaffi. Plusieurs tonnes d’armes de l’ancienne armée libyenne sont passées par le Niger pour s’éparpiller dans l’espace sahelien. Le Niger est harcelé par deux groupes criminels, au Sud par Boko Haram, au Nord par la filiale de l’EI en Libye sans oublier les contingents de migrants ouest africains qui transitent par ce pays, et les trafiquants de toutes sortes. Sur le territoire nigérien existent des organisations islamistes passives. La situation actuelle en Lybie est une preuve pertinente qu’une crise politique mal gérée peut déstabiliser toute une région.

Toujours dans cette zone, le Soudan peine à se relever de toutes ses crises politico-religieuses qui l’ont secoué. La crise au Darfour20 a laissé des séquelles dans toute la zone. Le pouvoir d’Oumar El Béchir21 s’était allié avec des mercenaires Janjawid22 qui n’ont pas été désarmés après la guerre. Le Soudan est frontalier avec 07 pays touchés par le terrorisme ou secoués par des crises politiques internes. Il s’agit de la Lybie (EI), du Tchad (Boko Haram), de l’Egypte (Frères Musulmans), de la Centrafrique (Séléka-Boko Haram), de l’Ethiopie (Shébabs23), du Kenya (Shébabs)… Donc le Soudan est un pays qui se situe dans une zone menacée par le terrorisme et d’autres mouvements rebelles. C’est aussi une région où transite la drogue en partance pour l’Europe. Ces groupes exploitent la faiblesse des pays en crise et ils sous-traitent leur compétence guerrière afin de disposer de zones de contrôle pour opérer leurs activités. Le Soudan est un pays qui vit une situation géopolitique très complexe. L’érection du Soudan du Sud24 comme Etat indépendant n’a pas arrangé les choses. Car, ce nouveau pays tarde à se stabiliser à cause des querelles intestines entre deux groupes25. En outre, la proximité du Soudan avec l’Arabie Saoudite bastion du wahhabisme26 et avec le Yémen en crise depuis 2015, ouvre la voie à toutes sortes de criminalité organisée.

Section 3 : crises politiques et terrorisme

La situation est tout aussi préoccupante au centre de l’Afrique. C’est une poudrière où s’entrelacent des réseaux criminels et des groupes terroristes, de trafiquants de toutes sortes, de rebelles et des bandes armées. Malgré les bases militaires des armées française et américaine27, les armes continuent à proliférer dans cette zone. Selon le rapport S/2012/42 de l’ONU, publié le 18 janvier 2012, le conflit armé en Libye a permis à des groupes terroristes tels que Boko Haram, Séléka, AQMI etc…, d’accéder à de vastes caches d’armes. Les armes citées par le rapport onusien sont des lance-grenades, des mitrailleuses avec visée anti-aérienne, des fusils automatiques, des munitions, des grenades, des explosifs, ainsi que l’artillerie légère anti-aérienne montée sur véhicule. Le Printemps arabe qui a emporté le pouvoir de Kadhafi a provoqué la disparition des plusieurs quantité d’armes de l’armée libyennes. Ce pays avait l’une des plus puissantes armées du Continent. Toute sa potentielle militaire a été perdue. Les armes n’ont pas été détruites, elles sont détenues par des groupes terroristes, des rebelles et des bandits. C’est ce que Yassine Boukhedouni confirme dans une contribution. Elle déclare : «En octobre 2011, d’après un haut gradé militaire de l’OTAN, l’amiral Giampaolo Di Paola  (président du comité militaire qui regroupe les chefs d’état-major des pays de l’alliance atlantique) la trace d’au moins 10.000 missiles sol-air a été perdue en Libye post-conflit 28». Ces armes circulent dans la sous-région. Elles sont détenues par des rebelles, des terroristes ou par des particuliers qui les louent au plus offrant. Le président mauritanien était allé plus loin en déclarant dans une interview accordée à la chaine de télévision «France24» que « d’importantes quantités d’armes libyennes ont été récupérées par les membres d’AQMI»29. Les nombreuses crises politiques expliquent cette situation. A chaque crise politique, des armes de guerres circulent dans les zones en conflit, ce qui provoque une situation totalement hors contrôle des pays. Marie Reine Hassein l’explique en déclarant : «les terroristes sont particulièrement attirés par cette zone du fait de la présence de nombreux Etats déliquescents, sortant de guerre ou encore en plein conflit, comme la République Centrafricaine30». Cette zone c’est bien, le Sahel dont la quasi-totalité des pays ont connu un coup d’Etat, une rébellion, une guerre armée ou des attaques terroristes.

En 2014, en profitant des insuffisances de l’armée camerounaise, Boko Haram a installé des relais dans plusieurs villes frontalières du Nord-Cameroun, ce qui lui a permis de procéder à des enlèvements et à des attaques. Cette situation avait amené le Cameroun à renforcer sa coopération avec les pays membres de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC)31, mais également avec son voisin le Nigeria membre de la Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)32. La secte se déploie dans les pays voisins du Nigéria. Elle noue des alliances avec les mouvements irrédentistes criminels. Dans les pays en crise politique, les islamistes établissent des relations stratégiques avec les mouvements irrédentistes. C’est comme au Mali où le MNLA avait accepté la main tendue d’Ansardine et d’Aqmi pour faire face à l’Etat malien. Marie Reine Hassein l’a expliqué en disant que : «Boko Haram opère au Cameroun, et une jonction avec la Séléka33 en Centrafrique ne serait pas étonnante. On devrait s’inquiéter des liens qu’entretiendraient certains cadres de l’ancienne rébellion avec des jihadistes 34». Il existe réellement une multinationale criminelle qui écume toute cette partie de l’Afrique riche en minerais et en pierres précieuses vendus dans le marché noir par des hommes d’affaires en complicité avec les réseaux criminels. Le cas Noureddine Adam35 est assez illustratif de la situation délicate que vit cette partie de l’Afrique. Il fut l’un des hommes forts de la Séléka qui combattaient avec des armes en circulation dans la zone depuis les conflits tchadiens, ivoiriens, libyens etc… Nouroudine qui avait dirigé les services de renseignement de la Centrafrique, s’était réfugié au Bénin avec Michel Djiotodia36 leader de la Séléka, puis a séjourné au Nigeria avant de terminer son périple au Tchad. Désormais à la tête du Front patriotique pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), un groupe rebelle actif dans le Nord et l’Est du pays, Nouroudine Adam37 avait l’ambition de créer une nouvelle République dénommée République du Logone. Ce projet n’est pas sans danger pour la zone déjà déstabilisée par les crises politiques. On ne parle pas souvent de son cas, Nouroudine et ses hommes constituent une menace pour toute l’Afrique centrale. Mais, Idriss Déby38le tient toujours. Le cas de Nouroudine est en partie à l’origine du classement du Tchad, par les Usa sur la liste des pays terroristes parce que ce centrafricain est considéré par Washington comme un terroriste. Son exil au Tchad a été mal vu par les américains.

On devrait s’inquiéter de cette muraille d’insécurité39 qui part du Sud du Sénégal jusqu’en Somalie en traversant toute la bande Sahélo Saharienne. L’ampleur du phénomène devrait inspirer aux Etats, une nouvelle approche de lutte contre la grande criminalité transnationale. Le Sahel est un regroupement de pays en situation d’instabilité politique et sociale, qui attirent et abritent des groupes criminels qui collaborent souvent avec des organisations terroristes. C’est un espace devenu bastion de la grande criminalité à cause des nombreuses crises politiques. Il est également une zone de transit et d’écoulement de la drogue. La criminalité organisée dans cette partie de l’Afrique a développé une économie criminelle qui menace les fondamentaux des économies des Etats si faibles. Enfin, le terrorisme étant un élément de la grande criminalité, il faut une démarche globale pour freiner le développement du fléau.

CHAPITRE II : Typologie des crimes organisés dans l’espace du Sahel

SECTION 1 : Les crimes organisés, un fléau sans frontière

Nous parlons des différents types de crimes parce que ce phénomène est un mal qui évolue dans le temps et selon les milieux. Par exemple, certains types de crimes réprimés en Afrique sont inconnus en Europe. Il y a des crimes primaires de premier degré comme le trafic de drogue, le terrorisme, le trafic d’armes et des crimes secondaires ou dérivés comme la prostitution, la délinquance urbaine etc… Les actes criminels sont nombreux et les réseaux exploitent toutes les opportunités pour asseoir leur stratégie et imposer leurs volontés au sein de la société. Sans négliger la petite criminalité (secondaires ou dérivés), ici nous avons choisi de mettre un accent particulier sur la grande criminalité transfrontalière dans le Sahel.

Alors, dans cette partie de l’Afrique, la criminalité organisée peut découler de plusieurs facteurs souvent non évoqués notamment les catastrophes naturelles et autres calamités naturelles : inondation, pollution, réchauffement climatique, sécheresse, désertification. Ces évènements naturels dévastateurs peuvent être source d’acte criminels parce qu’ils mettent les populations dans des situations de nécessiteux et de dépendance. Et souvent, les groupes criminels profitent du désarroi des populations victimes de calamités pour passer à l’acte.

Il y a également le chômage endémique, la pauvreté, la corruption, le non-respect des principes démocratiques et de l’Etat de droit, la paupérisation, la marginalisation, l’exclusion, l’injustice sociale et la culture de l’impunité sans oublier la corruption, la délinquance économique et financière, la cybercriminalité qui sécrètent la frustration dans la société. Les populations frustrées trouveront toujours des moyens non conventionnels pour assouvir leur désires. Il est avéré que tous les bandits sont en général des frustrés de la société qui s’organisent en groupes criminels pour exister dans un cadre social qui les rejette. Comme l’a déclaré Zeïna Moulaye40, la criminalité organisée émane aussi «des actes de banditisme urbain et périurbain, des sempiternels conflits communautaires et la violence qu’ils engendrent, des conflits religieux (déviations, intolérance, intégrisme, extrémisme violent). Elle découle également de l’accumulation pléthorique et de la prolifération des armes légères et de petit calibre, de la foultitude de conflits armés (rébellions, guerres claniques, tribales) avec parfois un effet revolving, de l’insécurité alimentaire, les épidémies et les pandémies et enfin de l’insécurité routière, ferroviaire, marine, fluviale et aérienne41». Tous ces actes de déviation sociale alimentent la criminalité organisée qui constitue une menace pour la stabilité. Le Conseil de sécurité l’a bien expliqué en ces termes : «La criminalité transnationale organisée constituait une menace pour la paix et la sécurité en Afrique de l’Ouest et qu’elle devrait figurer en bonne place dans l’action que les Nations Unies mènent en matière de sécurité et de développement.»42. Le Conseil de sécurité a initié un certain nombre de rencontres sur la thématique en particulier sur les pays fragiles ou sortant d’un conflit. Dans ce qui suit, nous allons essayer de faire un inventaire des crimes organisés dans le Sahel tout en tenant compte de ses évolutions.

-La traite des êtres humains et le trafic des migrants

Le 29 Août 2017, le Président français Emmanuel Macron avait initié un mini-sommet en France, sur le trafic de migrant avec la participation des pays comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Niger, le Tchad et la Libye. Ces leaders européens et africains voulaient trouver une stratégie pour freiner le phénomène qui a fini de créer un déséquilibre social dans certains pays de l’Union européenne. Et de l’avis de Macron, il faut vite trouver une solution qui partirait des pays émetteurs pour stopper l’arrivée des migrants. Malgré les initiatives prises depuis des années, le phénomène s’amplifie de jour en jour. Le président français l’explique en ces termes : «Le sujet de la réunion du jour était donc celui des migrations et des flux migratoires illégaux et massifs que nous connaissons depuis plusieurs années et qui affectent chacun de nos pays de façon très différente mais qui nous déstabilisent tous parce que nous ne sommes pas parvenus à les maîtriser et que nous continuons à les subir 43». 

Ce phénomène a surtout pris de l’ampleur dans les années 2000, mais de nos jours, les trajectoires ont changé, les acteurs et les méthodes ne sont plus les mêmes. Des pays saheliens connaissent le trafic d’êtres humains (filles surtout) vers les pays arabes impliquant des agents de sécurité au niveau des aéroports, des courtiers et des agences de voyage. Au Sénégal par exemple, plusieurs femmes ont été «vendues » en Arabie Saoudite par des réseaux criminels qui collaborent avec des Agence de voyage, des agents au niveau des aéroports, de la gendarmerie et de la police des frontières. Certaines deviennent des objets sexuels au profit de leur employeur. Boubacar Seye président de «Horizon sans frontière», l’a dit : «Il s’agit d’un réseau très organisé de trafiquants, les cerveaux de ce trafic sont des gens qui ont eu à séjourner dans les pays arabes et qui ont beaucoup de contacts dans ces pays. Ils font croire aux femmes qu’ils leur font trouver un travail, alors qu’ils sont là pour recruter des esclaves au profit de leurs clients»44. D’ailleurs, plusieurs fois, des sénégalaises victimes de ce trafic ont fait des sorties dans la presse. La plus connue parmi elles se nomme Mbayang Diop45 emprisonnée en Arabie Saoudite suite à une altercation suivie de mort d’homme avec sa patronne. Nous avons aussi connu les cas de Marième Tine, Rose BA46. Plusieurs centaines de filles ont été envoyées en Arabie en toute clandestinité. Ces réseaux de trafics d’êtres humains impliquent des individus basés en Afrique et dans les pays d’accueil aussi bien dans le monde arabe qu’en Europe. De Rose BA47 victimes de ce réseau de trafic d’êtres humains, nous avons appris que les faussaires travaillent avec des gendarmes à l’aéroport de Dakar. Ils percevraient 20.000 FCFA par tête avant d’embarquer. C’est ce que le Secrétaire général de l’Union africaine a confirmé dans son rapport en disant ceci : «Chaque année depuis récemment, quelque 5.000 femmes d’Afrique de l’Ouest sont victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle en Europe, qui génère près de 200 millions de dollars. Les organisations criminelles nigérianes continuent de régner sur ces réseaux. La traite d’êtres humains peut être exacerbée par les conflits armés qui multiplient le nombre de réfugiés et de déplacés dans la région et rendent les femmes plus vulnérables à ce type de crime »48. Une enquête a été d’ailleurs ouverte à Dakar par la Division des Investigations Criminelles (DIC).

Dans ce contexte, facilement, les femmes et les jeunes s’adonnent à la prostitution. Elle se développe aussi dans les milieux où règne la criminalité organisée du fait de la précarité et de la pauvreté des populations. C’est une forme de crime exercé par les femmes avec une forte responsabilité des hommes. En général, la prostitution se développe dans les zones traversées par des routes internationales ou dans les carrefours sous régionaux comme Agadez au Niger, Kédougou au Sénégal, Sehba en Libye etc… mais aussi dans les contrées en conflit ou dans les zones d’exploitations minières.

D’ailleurs, l’Institut d’Etude de Sécurité l’a bien soutenu dans son rapport : «qu’on a noté au Mali et au Niger l’augmentation du nombre de maisons closes le long des routes de trafic les plus courantes et dans les plaques-tournantes urbaines, lesquelles sont destinées à assouvir les conducteurs et les guides. Les maisons closes employaient la plupart du temps des femmes venant des pays voisins ; typiquement des migrantes ne pouvant pas poursuivre leur voyage vers le Nord par manque de ressources. Traditionnellement, dans la région la prostitution est considérée comme déviante et un grave mal social et religieux, et le nombre croissant de prostituées est un indicateur de la profondeur du changement du cadre culturel. Un des informateurs clés, travaillant au sein d’une Organisation Non Gouvernementale (Ong) en Guinée-Bissau, a également évoqué le nombre croissant de cas de pédophilie et d’abus sexuel sur les enfants depuis 2008, lorsque la cocaïne a été introduite dans la région49». Par ailleurs, la prostitution se développe dans les zones minières et diamantifères où les travailleurs s’octroient des parties de loisir après de durs labeurs. Dans ces régions riches en diamant, or ou autres pierres précieuses, se développe une économie noire entretenue par des réseaux dont le lot de crimes sont les agressions, les vols, les meurtres, la prostitution etc…

Aujourd’hui, une nouvelle forme de prostitution se développe avec le numérique et la cybercriminalité. La prostitution s’opère via le net et génère une économique du sexe. Au Sénégal, nous avons connu des scandales sexuels dont les acteurs étaient des personnalités connues. Ce sont des pratiques sexuelles très développées consentantes au départ mais qui peut virer au drame pour des raisons diverses. Ceci est une nouvelle forme de criminalité qui se développe dans les réseaux sociaux dont le gain facile est le principal mobile.

Section 2 : terrorisme, crimes organisés et modes de financements

Lorsque l’étude porte sur le crime, il est impossible d’extraire le terrorisme qui est l’une des pires formes de manifestation du crime organisé. Les réseaux criminels et les organisations terroristes collaborent très souvent. Les réseaux criminels ont peur des Etats, les groupes terroristes combattent les Etats. Cet état de fait les rapproche. Dans le désert, aucun groupe de trafiquants de migrants ne peut réussir sa «mission » sans avoir l’accompagnement et le soutien des terroristes maitres du désert. Lors du mini-sommet, le président français avait évoqué un plan d’action dans le court terme pour éradiquer le trafic d’êtres humains et le terrorisme. «Ce que nous assistons depuis plusieurs mois et qui est intolérable, c’est le fait que certains groupes de trafiquants qui sont les trafiquants d’armes, les trafiquants de vies humaines, de drogue et les groupes liés au terrorisme et qui ont fait du désert en Afrique et de la Méditerranée, un cimetière. Ce sont les mêmes qui sont profondément liés au terrorisme. Et donc lorsque nous voulons traiter ces sujets, nous traitons la chaîne continue de ces problèmes50» disait Macron lors de ce sommet.

Le Conseil de paix et sécurité de l’Union Africaine (UA) l’a souligné lors d’une réunion à Addis Abéba au niveau des Chefs d’Etat et de Gouvernement. Il déclare: «Les liens entre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée sont devenus beaucoup plus clairs, les groupes terroristes exploitant de plus en plus les routes commerciales informelles, ainsi que le marché noir et les trafics illicites pour générer des ressources. Cette connexion est particulièrement vivante dans le Sahel, et menace de s’étendre en Afrique de l’Ouest. Le Mouvement pour l’Unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), une dissidence d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi)51, est le meilleur exemple d’une telle mutation. Il s’agit d’un groupe terroriste financé en grande partie par le narcotrafic, comprenant des éléments radicaux et des fanatiques déterminés à maximiser les profits tirés de trafics divers »52. Le trafic de drogue profite à certains groupes terroristes qui versent aussi dans le trafic illicite d’armes et le blanchiment d’argent. Naturellement, ce marché noir favorise la naissance de bandes armées, le développement de la corruption, donc de l’insécurité dans les pays du Grand Sahel. Les groupes terroristes contrôlent également le trafic de migrants car les localités qu’ils dirigent servent de zone de transit au Mali, au Niger, au Tchad et en Libye.

Dans son rapport du 02 Septembre 2014, l’Union africaine a évoqué une étude de l’Office des Nations unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC)53 qui avait signalé qu’en 2011, «les bénéfices annuels du crime organisé équivalaient à 1,5 % du Produit intérieur brut (PIB) mondial. Le trafic de drogue génère à lui seul 320 milliards de dollars par an, devient ainsi une activité criminelle particulièrement lucrative, comparée, par exemple, au trafic et à la traite des êtres humains, qui produisent 32 milliards de dollars ». Par conséquent, sans nul doute, avec ces énormes ressources, les acteurs des crimes transnationaux ont les moyens de déstabiliser un Etat. D’ailleurs, du fait de leur puissance financière, des groupes tentent d’influencer la politique intérieure de certains pays en finançant des groupes armés, des partis d’opposition ou la rébellion.Ensuite, les organisations terroristes ont besoin de revenues pour acquérir des armes, rémunérer leurs combattants, administrer leur territoire et entretenir leurs troupes au front. Plusieurs techniques sont utilisées par les organisations criminelles pour avoir les moyens de financer leurs activités et fructifier leurs gains. Du trafic de produits illicites en passant par la vente de diamant, de pétrole, les braquages, la vente d’armes, la piraterie en haute mer, le blanchiment d’argent et les rançons, rien n’est de trop pour les narcoterroristes pour avoir une puissance financière. C’est pourquoi, dans certains pays, ils s’introduisent dans le milieu des finances pour lever des fonds. Deux pays sont cités comme étant les principaux bailleurs des organisations terroristes : Arabie Saoudite et Qatar. Des accusations qu’ils ont toujours officiellement niées. Dans tous les cas, les armes sophistiquées qu’utilisent les terroristes laissent croire qu’ils sont soutenus par de grandes puissances. D’autres Etats comme la Turquie, sont aussi cités parmi les pays ayant des liens commerciaux avec l’EI qui commercialise le pétrole irakien dans le marché noir. Une partie de ces recettes sert à financer le terrorisme mondial. Cette même pratique est exercée par les islamistes de la Libye.

Par ailleurs, les Etats de la CEDEAO ont mis en place des organes mutualisés, tels le GIABA et la CENTIF, pour combattre la criminalité (blanchiment d’argent et financement du terrorisme) dans la sous-région. Ces structures sous-régionales sont indispensables pour bloquer les sources de revenus des groupes criminels. Les 15 Etats de la CEDEAO ont adopté des textes législatifs, ratifié des conventions et des traités pour lutter contre le financement du terrorisme.

Mais la difficulté dans la lutte contre le financement du terrorisme et contre les crimes organisés réside dans les mécanismes de financement eux-mêmes. Si les Etats disposent de plans pour lutter contre les organisations criminelles, ils butent sur les méthodes performantes et modernes, utilisées par les bailleurs des terroristes qui passent dés fois par des opérations bancaires légales. Donc, c’est tout un circuit vicieux très sophistiqué qui échappe aux contrôles des Etats, aux moyens de contrôle trop limités. Lorsque les pays mettent en place des stratégies de lutte contre le financement du terrorisme, les terroristes développent des techniques de contournement pour échapper au contrôle des Etats.

Le Sahel, par sa partie septentrionale, est une porte d’entrée en Europe mais aussi une voie d’écoulement de la drogue. La faiblesse des Etats et leurs moyens de contrôle limités, au niveau des frontières et des aéroports, sans oublier la complicité de certains fonctionnaires, font que les narcotrafiquants et les narcoterroristes privilégient ces voies pour mener leurs activités. Une partie des charges de drogue venue de l’Amérique latine passe par la Guinée-Bissau, la Casamance, la petite Côte sénégalaise, les Iles du Saloum, pour entrer au Nord Mali, une zone désertée pendant plusieurs années par l’Etat central malien. En plus, les trafiquants bénéficient de la complicité d’agents cupides de l’Administration (douaniers, policiers, notaires, gendarmes, procureur etc…) dans certains pays comme la Guinée-Bissau, où de hautes autorités de la République sont impliquées dans le trafic. Pire encore, dans d’autres pays, les trafiquants bénéficient du soutien des agents de sécurité au niveau des aéroports, des frontières, des ports etc…

-Le Sahel, un marché, une zone de transit et d’écoulement de la drogue

Le 13 Novembre 2001, le Président Vladimir Poutine54 a déclaré ceci lors d’un sommet international en Allemagne: «Nous notons que le trafic illégal des substances narcotiques constitue une menace majeure pour la santé et le bien-être des personnes et pour la sécurité internationale dans son ensemble. Le trafic de drogue est l’un des supports financiers principaux pour le terrorisme international»55. Le trafic de drogue finance le crime organisé qui implique le terrorisme qui s’accommode de tous les trafics criminels. Les terroristes et les trafiquants sont des alliés stratégiques. Si l’un assure le commerce illicite, l’autre est son agent de sécurité. En général, les terroristes encadrent les trafiquants de drogue dans tous les pays de transit. En Afghanistan, les narcotrafiquants s’allient avec Al-Qaïda. Au Sahel, les islamistes sont les tuteurs des trafiquants parce qu’ayant le même objectif. Et que, les Etats faibles, politiquement instables comme la Guinée-Bissau, le Mali, la Gambie, favorisent l’émergence de groupes terroristes, et leur servent d’abri et de base arrière.

L’alliance terroristes et trafiquant (narcoterroristes) menace la stabilité politique et sociale du Sahel. Déjà, la plus grande puissance économique de la CEDEAO, le Nigeria souffre des assauts criminels de Boko Haram. Profitant des crises politiques et des failles dans les systèmes de sécurité, les narcotrafiquants ont réussi un maillage territorial du Sahel. Ce n’est pas tout car, des faits ont confirmé que les islamistes encadrent le trafic d’armes, l’écoulement de la poudre blanche, la vente de tabac en assurant la sécurité des caravanes qui traversent les zones qu’ils régentent… Les terroristes et les narcotrafiquants sont des partenaires dans ce marché lucratif du crime organisé. Selon l’ONUDC, «le flux de cocaïne transitant par l’Afrique de l’Ouest semble être tombé à environ 18 tonnes, après avoir culminé à quelque 47 tonnes en 2007. Ces 18 tonnes représenteraient une valeur de 1,25 milliards de dollars US, en Europe, procurant des revenus substantiels aux trafiquants ». Une grande part de la cocaïne à destination du Sahel transite par le Brésil, d’où des trafiquants nigérians importent la drogue. Maintenant au Sahel, ce sont les islamistes qui maîtrisent et contrôlent les voies d’écoulement de ce produit surtout dans le désert. Donc leur alliance avec les trafiquants est une relation d’intérêt gagnant/gagnant.

En 2013, l’ONUDC écrivait dans son rapport que : «durant la dernière décennie, le marché mondial de la cocaïne a subi une transformation spectaculaire. Après de nombreuses années de fléchissement, la consommation de cocaïne des États-Unis d’Amérique a chuté très brutalement à compter de 2006, date de l’entrée en vigueur de la nouvelle stratégie de sécurité nationale du Mexique. A contrario, celle de l’Europe a doublé au cours des dix dernières années, et la cocaïne est plus chère en Europe qu’aux États-Unis. Les services européens de répression ayant pris conscience de cette menace, vers le milieu des années 2000, il est devenu plus difficile d’introduire la drogue directement sur le continent européen. Les trafiquants de cocaïne en Amérique du Sud se sont alors mis en quête d’une zone de transit outre Atlantique, et en ont découvert une en Afrique de l’Ouest »56. Les nouvelles lois répressives contre le trafic de drogue ont amené les trafiquants à choisir le Sahel comme passage obligé pour l’écoulement de leurs marchandises.

Le choix du Sahel pour commercialiser la drogue vers l’Europe et l’Amérique fera l’affaire des organisations criminelles dans le Nord du Mali surtout. Dans ce trafic, les extrémistes religieux jouent le rôle de douanier et de transitaires du désert en étroite collaboration avec les narcotrafiquants qui imposent une taxe forfaitaire sur les marchandises. C’est donc une alliance d’intérêt fructifiant.

En 2011, si l’on considère seulement quatre pays pour lesquels des données sont disponibles (Allemagne, Italie, Suisse et Portugal), «on constate que 30% (1892 personnes) des ressortissants étrangers arrêtés pour trafic de cocaïne venaient d’Afrique de l’Ouest » selon l’ONUDC. Selon toujours l’organisation onusienne, «au milieu des années 2000, des saisies de grandes quantités de drogue ont été réalisées en série le long des côtes de certains pays du Sahel, et de nombreux passeurs de cocaïne ont été appréhendés dans le même temps sur des vols reliant l’Afrique de l’Ouest à l’Europe. Cela suggérait un flux de cocaïne d’une valeur de plus d’un milliard de dollars US, une fois parvenu à destination », rapporte l’organisation onusienne. Le Sahel est le carrefour de la commercialisation du stupéfiantEt la corruption organisée autour du trafic de cocaïne a fortement affecté la gouvernance dans des pays comme la Guinée-Bissau. Aujourd’hui, le trafic de drogue dans la région assure des revenus à des groupes armés, des forces rebelles, des groupes terroristes et mêmes des fonctionnaires.

L’intervention française au Mali en 2013 a privé aux terroristes un vaste territoire qui leur servait de centre commercial de la drogue. Les villes du Nord Mali : Gao, Kidal, Tombouctou étaient les passagers obligés des convoyeurs de drogue venus de Bissau. Le journaliste Christophe Boisbouvier l’a écrit : «Boko Haram a des ressources financières importantes qui proviennent principalement du contrôle que le groupe exerce sur un certain nombre d’axes et de circuits économiques, et puis du trafic de drogue et du trafic des armes… Boko Haram sert d’élément important dans le transfert des drogues, en particulier de l’héroïne, depuis un certain nombre de ports d’Afrique de l’Est, comme Mombassa, Dar es Salam, et même plus loin le port de Durban, le groupe parvient à faire passer l’héroïne, via plusieurs ports du Nigeria, comme Calabar, Lagos, Port Harcourt, puis via un certain nombre de ports ouest-africains, et parvient à faire transiter la drogue jusqu’en Europe. 57»

-La Guinée Bissau porte d’entrée des trafiquants

La Guinée-Bissau sert de tête de pont vers l’Europe pour les narcotrafiquants d’Amérique latine. Classé parmi les pays les plus pauvres au monde, la Guinée Bissau est le pays de chute des cartels de la drogue. Sa proximité avec l’Océan Atlantique et son instabilité politique profitent aux convoyeurs de cocaïne. Pendant plusieurs années, de hauts gradés de l’armée Bissau guinéenne ont collaboré avec les trafiquants. Dans le journal «LeFigaro », Thierry Oberlé dit en parlant de la Guinée bissau : «Pays pauvre, l’ancienne colonie portugaise est une proie idéale : ses militaires sont mal payés, sa prison détruite depuis la guerre civile de 1998 et la surveillance des frontières inexistante. En dépit des alertes des Nations Unies, la police a engrangé une unique saisie de cocaïne, ces dernières années, et la justice n’a jamais prononcé de condamnation»58. Ce pays a connu des tensions politiques qui ont déteint le fonctionnement de l’Etat. De hautes autorités étaient trempées dans le trafic de stupéfiant entrainant la Guinée Bissau dans une instabilité politique aigue. La Justice, le Gouvernement, le Parlement et des Institutions étaient affectées par le trafic créant ainsi une instabilité nationale. Les trafiquants imposaient leur volonté dans le choix des hommes dans certains partis politiques et au sommet de l’Etat. Interrogé sur les pressions qu’il subit, un ancien ministre de la Justice de la Guinée Bissau reconnaît que «les investigations sont difficiles, surtout lorsqu’elles mettent en cause des militaires»59. Pire encore, dans ce pays, les politiciens et les élites dirigeantes ont développé des relations étroites avec les narcotrafiquants. Le parti de l’ancien président Bissau Guinéen Nino Vieira60 a été indexé d’être le parrain des cartels de la drogue qui participent au financement de sa formation politique. Dans ce pays, l’élite politique est impliquée dans le trafic de drogue. Cette situation rend très difficile la lutte contre les narcotrafiquants. «Une trentaine de députés sur cent sont des trafiquants notoires. La drogue est le turbo de la violence politico-militaire», accuse Idrissa Diallou61, dans les colonnes du journal français «LeFigaro». A Bissau, la drogue arrive par bateau ou par avion, via l’archipel des Bissagos au su et au vu de tous.

Des avions de fortune de construction Portugaise utilisent des pistes des Iles qui bordent la Guinée Bissau. L’Etat en déliquescence poussait les narcotrafiquants à livrer leur marchandise jusque sur le tarmac de l’aéroport de la capitale. D’ailleurs, la police avait confisqué un Learjet de douze places en panne, et arrêté ses deux pilotes vénézuéliens. Le chef de la Marine nationale le contre-amiral Bubo Na Tchuto62 de connivence avec les trafiquants, a été destitué puis placé en résidence surveillée. En détention, il tentera de renverser le régime avec le soutien des narcotrafiquants. Finalement, il sera accueilli en Gambie comme réfugié par les autorités de Banjul puis capturé par des agents américains et envoyé aux Etats-Unis via le Cap-Vert. Il était considéré, comme le personnage clé du trafic de drogue en Guinée-Bissau. En 2010, les Etats-Unis avaient placé l’ancien chef de la Marine bissau-guinéenne avec le patron de l’Armée de l’air, le général Ibrahima Papa Camara, sur leur liste noire des trafiquants de drogue. La Guinée-Bissau a été le théâtre d’une série de coups d’Etat, de tentatives de renversement du pouvoir et d’autres troubles politiques, tout particulièrement l’assassinat du président Vieira, en 2009. «Bien que le conflit semble s’être déroulé le long de clivages politiques bien enracinés, la compétition générée par les profits de la cocaïne a fait monter les enjeux et a renforcé les tensions entre les groupes rivaux » rapporte l’ONUDC. La «RFI » a révélé que : «Ce septembre 2014, le chef des armées a dû quitter ses fonctions. Le général Antonio Indjai qui était à l’origine des coups d’Etat de 2010 et de 2012, était recherché par les Etats-Unis pour trafic de drogue »63.

La Guinée-Bissau a été particulièrement affectée par le trafic de cocaïne ainsi que l’ensemble des pays de l’Afrique de l’Ouest. Les conflits liés au trafic de drogue ont notamment coûté la vie au président Vieira, aux généraux Tagme Na Wai, Ansumane Mané et Verissimo Correia Seabra, au commodore Lamine Sanhá, au député Hélder Proença, au gouverneur Baciro Dabó et au colonel Samba Djaló. Dans son rapport suscité, l’ONUDC a évoqué l’allocution prononcée devant le Conseil de sécurité des Nations Unies le 19 avril 2012 par Mamadú Saliu Djaló Pires, ancien Ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale de la Guinée-Bissau, qui avait directement attribué la responsabilité du coup d’Etat au lieutenant général Antonio Indjai, chef d’état-major des forces armées, qui avait selon lui pour seul objectif de miner le processus de réforme en cours et de poursuivre sa collaboration avec les réseaux du crime organisé et du trafic de drogue en Guinée-Bissau.

Selon le ministre, le 1er avril 2010, le général Indjai a envahi les locaux des Nations Unies à Bissau pour libérer le contre-amiral Bubo Na Tchuto. Il a ensuite enlevé le chef d’Etat-major de l’armée, le général Jose Zamora Induta, et emprisonné le Premier ministre, Carlos Gomes Júnior, pendant plusieurs heures afin de faire ensuite pression sur le Gouvernement et le Président Bacai Sanhá pour que celui-ci le nomme chef d’état-major de l’armée et Bubo Na Tchuto chef d’état-major de la marine. Ils ont été confirmés dans leurs fonctions en contraignant et en menaçant les autorités civiles nationales, le Premier Ministre et le Président de la République. Le ministre a ensuite décrit la situation de la Guinée-Bissau, soulignant que les personnes suspectées de trafic de drogue sont relâchées par l’armée, que des avions chargés de drogue atterrissent sur les routes sous la protection de l’armée, et que des agents de police sont battus et humiliés en public par des militaires. Cette situation d’absence totale de l’Etat était favorable aux trafiquants de drogue qui, à partir de la Guinée Bissau, organisaient leur redéploiement dans les pays voisins. Le Nord Mali était particulièrement visé du fait de l’absence de l’Etat qui avait presque cédé l’administration de cette partie du pays aux groupes terroristes. L’instabilité politique de Bissau profitait aussi bien aux trafiquants qu’aux terroristes.

-La Guinée un pays de transit et de trafic

À la mort du président de la Guinée, Lansana Conté, à la fin de l’année 2008, il est apparu que des membres de sa famille et des unités militaires d’élite avaient été impliqués dans le trafic de drogue, et qu’ils se seraient servi de passeports et de valises diplomatiques pour transporter de la cocaïne. La proximité de Conakry avec Bissau expose ce pays qui a aussi connu des périodes de troubles politiques. Pendant plusieurs années, la Guinée était dirigée par Lansana Conté, un homme épuisé par l’exercice du pouvoir. A sa mort, le sulfureux Capitaine Moussa Dadis Camara a pris le pouvoir. Ce pays connaitra des troubles dans une zone déjà traversée par les crises en Côte d’Ivoire, au Mali, à Bissau. La Sierra Léone et le Libéria venaient de sortir d’une zone de turbulence. Cette situation de ni guerre ni paix était propice au commerce de produits illicites dont une partie des retombées gonflent les caisses des organisations criminelles. En 2010, en Mauritanie, de hauts gradés de l’Armée ont été aussi condamnés pour des activités liées au trafic de cocaïne.

-Sénégal, un pays trempé dans le trafic de la drogue

De hauts gradés de la Police nationale ont été accusés de trafic de drogue par un Commissaire de Police, ancien Directeur de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS64). D’ailleurs, ce scandale était à l’origine du limogeage du Directeur général de la Police et du ministre de l’Intérieur. Une enquête fut ouverte à cet effet. Quelques mois après, un policier en service à l’OCRTIS est arrêté avec de la drogue cachée dans sa maison. Dés fois, de grosses saisies de cocaïne disparaissent mystérieusement, alors qu’elles étaient sous bonne garde à la police selon certains témoignages. Les saisines de drogue sur le territoire sénégalais sont immenses. Une partie est destinée à la consommation locale, tandis que la grande partie transite par les frontières, le port ou l’aéroport en destination de l’Europe. Armé d’un courage rare, l’ancien patron de l’organe chargé de lutte contre le trafic de drogue avait dénoncé certaines mauvaises pratiques et la collaboration entre de hauts gradés de la police sénégalaises et les trafiquants. Il a écrit dans sa lettre adressée au ministre de l’Intérieur d’alors : «Avant de prendre fonction à la tête de l’OCRTIS, j’ai eu des signaux assez révélateurs. J’avais des réserves, mais je n’y avais pas pensé parce que j’y allais avant pour voir mon prédécesseur, le commissaire Abdoulaye Niang. Je discutais avec lui pendant des heures dans son bureau et je n’avais pas d’arrière-pensées, car j’étais dans une démarche intègre. Mais quand j’ai pris fonction, des gens ont commencé à me recommander de prendre avec des pincettes le nouveau milieu dans lequel je venais de prendre fonction. J’ai redoublé de vigilance et quand j’ai pris fonction, j’ai compris que j’étais dans un autre monde, un monde stupéfiant dans lequel il fallait que je fasse attention. C’est cela qui m’a permis de bien m’installer. J’avais été averti avant de prendre fonction et j’avais bien tenu compte de ces avertissements. Autrement, j’aurais pu rencontrer plus de problèmes pour trouver un équilibre. J’ai commencé à décrypter les signaux que je recevais de policiers et de civils qui me connaissent et qui tiennent à moi. Je n’ai pas pris les rênes de l’OCRTIS par hasard, je suis un ancien de la police judiciaire et c’est cela mon métier. J’ai une solide expérience et je fais partie de la communauté. Et la communauté a réagi en me donnant des signaux d’alerte (…) Les comportements véreux de policiers engagés dans la lutte contre la drogue ne datent pas de maintenant. On a eu des secousses depuis notre jeunesse. On a vécu des événements, mais c’était des événements de petite dimension, de périphérie, dans les arrondissements, dans les quartiers, un peu partout et cela s’est toujours passé comme ça. Mais ce désordre qui prévaut actuellement, je ne l’avais jamais soupçonné, et c’est lorsque j’ai intégré l’OCRTIS que je m’en suis rendu compte»65.

Ce policier avait rédigé cette correspondance uniquement pour conscientiser sa hiérarchie sur l’ampleur du trafic et l’implication des personnalités insoupçonnées dans la police sénégalaise. A son arrivée à la tête de l’OCRTIS, il a fait face à un système de corruption bien huilé avec la complicité des personnes très influentes pourtant chargées de combattre le trafic de drogue. Il sera radié de la police accusé d’avoir porté des accusations contre l’ancien Directeur général de la police. Cela n’a pas empêché à ce policier de tirer la sonnette d’alarme, dénonçant des pratiques mafieuses au sein de la police.

Dans un second rapport adressé à l’ancien ministre de l’Intérieur, le commissaire anticipe et écrit que «le poste de Directeur Général de la Police Nationale (DGPN), qui nécessite probité et autorité, n’échoie à un homme que son rapport avait désigné comme indigne de lui revenir, eu égard à tous les griefs qu’il avait signalés dans son rapport du 13 février. Dans ce rapport, il corse ses accusations de deux enregistrements de conversations qui auraient eu lieu entre lui et certains barons de la drogue, lui expliquant le mode opératoire de ce système de redistribution et de camouflage des prises de drogue. C’est décapant66». Le Commissaire s’opposait à la nomination d’une personne impliquée dans le trafic de drogue, au poste de Directeur Général de la Police. Nommé Directeur de l’OCRTIS, des trafiquants notoires ont tenté de le corrompre dans le but d’écouler la drogue déjà saisie. C’est ainsi qu’il a compris qu’en vérité son prédécesseur était de connivence avec les trafiquants. Pour sauver l’honneur de la Police, il a saisi les autorités pour s’opposer à cette nomination.

Au Sénégal, hormis la frontière bissau-guinéenne, les autres points d’entrée de la drogue sont la Petite Côte (50 kilomètres sud de Dakar) et le Mali (le corridor Dakar-Bamako). Ceci met en évidence les contrôles défaillants aux frontières terrestres et maritimes du pays qui donne ainsi un accès facile aux réseaux internationaux mafieux. Il n’y pas suffisamment de points de contrôle des convois de marchandise sur le corridor et la police n’a pas de moyens suffisants pour surveiller les frontières (terrestres et maritimes) longues de plusieurs centaines de kilomètres. Jadis, ce sont les étrangers qui s’adonnaient au trafic de drogue au Sénégal mais depuis quelques années, cette activité est menée par des sénégalais. Bruno Sonko l’a confirmé en disant : «Les mules sont de plus en plus le fait de Sénégalais qui sont moins suspectés que d’autres nationalités. Plus grave est l’implication de personnalités politiques et d’agents de l’Etat dans le trafic de la drogue mais aussi dans l’activité de blanchiment de l’argent qu’il nécessite. Ainsi peut-on lire dans le rapport 2012 du GIABA: En août 2012, par exemple, les forces de répression ont démantelé un vaste réseau de trafiquants de faux billets et arrêté deux libano-syriens….Significativement, un sénégalais membre du réseau fut un proche associé, une personne Politiquement Exposée (PPE) dans le pays. Des perquisitions et des saisies par la police nationale ont mené à la saisie de faux billets de banque de 500 Euros et de 100 $ à blanchir. Les agents de répression arrêtèrent aussi un célèbre promoteur d’événements, un gérant d’hôtel, un nombre indéfini d’agents de douanes pour leur supposée implication dans l’extorsion et le trafic de cocaïne à la station balnéaire de Saly 67».

Bruno Sonko cite dans son rapport l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD) qui a soutenu que le Sénégal était déjà depuis les années 1990, le premier producteur de marijuana parmi les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, et le troisième de l’Afrique de l’Ouest après le Nigeria et le Ghana.

Le crime organisé est un mal extrêmement difficile à éradiquer du fait de la puissance financière des acteurs qui usent de la corruption pour échapper à la justice. Ainsi l’écrit Bruno Sonko : «Les réseaux de trafic des drogues parviennent très souvent à corrompre des magistrats qu’il est très difficile de faire sanctionner. Tout au plus sont-ils mis au placard au moyen de mutations « pour raison de service ». Même lorsqu’ils sont honnêtes, ils sont rarement sensibilisés aux problèmes posés par les drogues ».

Plusieurs, on a remarqué des rivalités entre les services de l’Etat chargés de combattre la crime organisé. Par exemple, les douanes s’abstiennent de collaborer avec les autres services à l’instar de la gendarmerie, de la police judiciaire, des eaux et forêts pourtant directement concernés par le fléau. En Casamance, les agents de sécurité se heurtent à d’énormes difficultés dans la mesure où, certains de leurs agents sont souvent soupçonnés d’avoir des relations avec les rebelles de la Casamance qu’ils aident dans leurs trafics illicites divers.

Les indépendantistes de la Casamance seraient fortement impliqués de la production et la vente de hachich selon l’étude de l’OGD. A en croire W. Sokhna cité par B. Sonko dans son rapport, «le conflit en Casamance perdurerait à cause de la mise en oeuvre d’une vraie économie de la drogue dans la région. Les trafiquants profiteraient de l’instabilité de cette partie du territoire sénégalais pour faire fleurir leur commerce, notamment eu égard à la frontière que la Casamance partage avec la Guinée Bissau, plaque tournante de ce commerce illicite depuis plusieurs décennies. De ce fait, les dirigeants rebelles ont en main un business très prolifique 68». Chaque année, l’importante quantité de drogue incinérée par les autorités démontre de la gravité du trafic au Sénégal, malgré cela, la cocaïne coule toujours.

-Mali, carrefour du trafic et de l’extrémisme religieux

Selon des allégations persistantes, les insurgés et les extrémistes qui sévissent dans le Sahel se sont enrichis grâce au trafic de cocaïne et d’autres trafics illicites. Il est d’ailleurs possible qu’une partie des revenus issus du trafic ait servi au financement des activités terroristes au Mali en 2013. Pendant longtemps, les islamistes régentaient le Nord Mali en toute autonomie. Il fut un temps où les trafiquants sud-américains préféraient expédier leurs grosses cargaisons de drogues sur le Mali par voie aérienne. Maintenant le Sahel offre toutes les opportunités à trafic. D’ailleurs, l’affaire la plus connue est sans doute celle de l’«Air Cocaïne»69 en 2009, impliquant un Boeing 727 retrouvé calciné dans le désert malien et soupçonné d’avoir transporté des tonnes de cocaïne. Des enquêtes ont par la suite révélé qu’il ne s’agissait pas d’un événement fortuit. Cette affaire qui avait défrayé la chronique en son temps avait révélé l’implication de caciques du pouvoir d’Amadou Toumani Touré dans le trafic. Car comme l’a si bien dit Jean Bernard Véron70 : «on ne peut pas construire une piste d’atterrissage sans attirer l’attention des gens71. Véron ajoute que : «les trafiquants se sont sentis assez en confiance pour le faire. On peut donc présumer qu’ils ont bénéficié de tout un tas de complicités»72.

En 2010, un commissaire de police malien a été condamné du fait de son implication dans la construction d’une piste d’atterrissage dans le désert pour de futures livraisons aériennes. Un avion Beechcraft BE-300 en provenance de la République bolivarienne du Venezuela a atterri au Mali, près de la frontière mauritanienne, en janvier 2010. La cargaison a été déchargée puis transportée par un véhicule 4×4 en direction de Tombouctou, avant que les autorités ne perdent la trace du convoi73.

Au Nord Mali, le trafic de drogue y prend une ampleur préoccupante. Les services de sécurité du Mali et du Sénégal n’ont pas manqué d’alerter les autorités à cause de l’ampleur de ce trafic sur le corridor Dakar/Bamako. En partenariat avec l’Institut Panos, le journal sénégalais « Le Quotidien » a tenté de percer le fléau dans son ampleur à travers une enquête, non sans évoquer ses conséquences sur la sécurité des Etats aux équilibres sociopolitiques fragiles.

Les terroristes contrôlant le Nord-Mali, qualifiés de narcotrafiquants par le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, financent en partie leurs activités avec les recettes de la vente de la cocaïne. « Les narcotrafiquants »74, c’est par ce qualificatif que Laurent Fabius a désigné, lors d’une conférence de presse tenue au Mali le 23 Octobre 2012, les terroristes qui contrôlaient le Nord du Mali. Les trois groupes de combattants islamistes, le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et Ansar Dine qui ont pour ambition d’imposer la charia dans le Nord-Mali ont installé leurs positions dans une région propice aux trafics divers, notamment au trafic de cocaïne en provenance d’Amérique latine dira le Ministre français. Les narcotrafiquants sud-américains, qui empruntent traditionnellement une route passant par les Caraïbes et les Açores pour acheminer la drogue en Europe, passent désormais par l’Afrique de l’Ouest. Cette trajectoire leur offre le double avantage d’éviter les contrôles croissants des autorités américaines au large des Caraïbes, mais aussi de tirer profit de l’instabilité politique et de la corruption qui règnent dans plusieurs États d’Afrique de l’Ouest, notamment en Guinée-Bissau, inscrite sur la liste des narco-États dressée par l’UNODC. Il y a également la Guinée Conakry, le Nigeria et dans la zone grise du Sahel, région dont fait partie le Nord-Mali à cheval entre l’Afrique du Nord et l’Afrique sub-saharienne où les États ne parviennent que rarement à imposer leur autorité.

En quelques années, le Nord-Mali est ainsi devenu la nouvelle plaque tournante du trafic de cocaïne vers l’Europe. « Sur les 200 ou 250 tonnes de cocaïne produites en Amérique latine (Colombie, Pérou, Bolivie) et destinées au marché européen, on estime aujourd’hui qu’entre 50 et 70 tonnes transitent par l’Afrique de l’Ouest75« , affirme Jean-Bernard Véron. La drogue débarquée dans le golfe de Guinée est acheminée, notamment, via le Nord-Mali, le Maroc, la Libye, et plus rarement dans le Sinaï égyptien que les autorités du Caire ne contrôlent que laborieusement.

Au Nord Mali, les brigades terroristes sont directement ou indirectement mêlées dans le trafic de stupéfiants. Ainsi, Pierre Boilley, Directeur du Centre d’Etudes des Mondes africains (CEMAF) a soutenu que «le MUJAO et certaines brigades d’AQMI sont impliquées dans le trafic de la drogue»76. C’est la raison pour laquelle, dira-t-il : «les qualifier de narcotrafiquants est correct, même si AQMI a davantage profité des taxes de passage que du trafic lui-même»77.

La longue crise politique au Mali et la guerre civile de 1992 en Algérie ont plongé cette zone dans une instabilité qui a permis au GIA, à AQMI, au MUJAO etc… de s’implanter et de prendre en charge la police dans le trafic illicite. Philippe Hugon, directeur de Recherche à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris en charge de l’Afrique soutient : «Au Nord-Mali, le commerce criminel a indéniablement pris de l’ampleur depuis la partition du pays. D’une part à cause du vide politique que le conflit a créé, d’autre part à cause du fait que les groupes islamistes dans cette région se sont insérés dans les trafics, qui leur permettent de financer les activités liées à leurs revendications politiques.»78.

Ce commerce génère d’immenses profits aux organisations terroristes comme le souligne Soumeylou Boubèye Maïga qui a déclaré : «Je peux vous dire par exemple que le trafic des cigarettes, qu’il faut aussi ajouter aux différents trafics contrôlés par Boko Haram, a généré plus de 800 millions d’euros de profits en 2015, et que le trafic de cocaïne a généré plus de 900 millions d’euros de bénéfices en 2012-201379» .

-Le marché illicite de trafic d’armes, de médicaments etc…

On n’en parle pas souvent mais les médicaments vendus dans les circuits frauduleux constituent une menace véritable pour la santé des populations. Ces produits pharmaceutiques ne peuvent pas être dans de bonnes conditions de conservation. Il est évident. Nous sommes ici en face d’un problème réel de santé publique. L’ONUDC le souligne dans une partie de son rapport : «L’Afrique de l’Ouest est une plaque tournante du trafic de médicaments licites détournés pour un usage illicite. Au moins 10% des médicaments importés en circulation en Afrique de l’Ouest sont frauduleux, ce qui pose de sérieux risques en termes de santé publique»80En 2011, la vente de médicaments a atteint près de 1.000 milliards de dollars au niveau mondial. En Afrique de l’Ouest, elle représentait un peu moins de 3 milliards de dollars US en 2010, soit moins de 3% des ventes mondiales, tandis que la valeur des importations de produits pharmaceutiques de la région s’élevait à 1,5 milliard de dollars US81.

Le trafic d’armes dans le Sahel est aussi un business très florissant. Suite à la chute du régime de Kadhafi en 2011, l’ampleur de la vente d’armes s’est accrue. Ce sont des dizaines de milliers d’armes qui ont été importées au Sahel théâtre de nombreux conflits politiques armés. Ces armes sont tombées entre les mains de groupes armés. Dans son étude de 2013, l’ONUDC a fourni la liste des organisations criminelles s’activant dans le commerce d’armes. Il s’agit des groupes armés non étatiques du Nord du Mali, y compris les différentes factions d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), le Mouvement national pour la Libération de l’Azaouad (MNLA), Ansar Dine, et le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Au Niger, il y a les groupes sécessionnistes du Nord du Niger, en particulier le Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), le Front de Libération de l’Aïr et de l’Azaouad (FLAA) et le Front de libération du Tamoust (FLT). En Afrique de l’Ouest toujours, Boko Haram s’approvisionne en armes au Nigéria. On ne peut pas parler de commerce d’armes sans évoquer la situation au Sénégal avec le Mouvement des Forces démocratiques de Casamance (MFDC), mais aussi les rebelles du Delta du Niger, au Nigéria, les forces loyales à l’ancien président ivoirien, Laurent Gbagbo tous cités par l’organe onusien. Des conflits pourraient apparaître, si ces groupes se retrouvaient dotés de moyens d’action nécessaires, car certaines zones du Sahel vivent une stabilité précaire. Durant ces 10 dernières années, le Sahel a connu de nombreux coups d’Etat notamment en Mauritanie (2008), Guinée (fin 2008), Niger (2010), Guinée-Bissau (2012), Mali (2012). Aujourd’hui, tous ces pays connaissent des menaces terroristes, parce que tout simplement, l’instabilité politique est favorable à l’implanter des groupes terroristes.

Les armes venues de la Libye après la chute de Kadhafi ont envahi le marché. Le Nord du Niger a enregistré une augmentation considérable des saisies d’armes à destination d’Agadez, plaque tournante régionale de la vente d’armes et du sud de l’Algérie. Le président du Niger, Mahamadou Issoufou, a déclaré que des armes libyennes «sont disséminées dans la région tout entière»82. Finalement chaque pays a reçu sa part à travers ses organisations criminelles. Boko Haram se serait ravitaillé en armement à partir de la ville de Syrte en Libye. Des enquêteurs de l’organisation onusienne ont révélé dans ledit rapport que quelque «1.500 à 2.000 mercenaires Touareg lourdement armés, seraient rentrés de la Libye. D’après des données de recensement le Mali abrite actuellement quelque 800.000 Touaregs, dont environ 80.000 hommes adultes. Si 20% d’entre eux ont pris part au conflit, cela représenterait 16.000 soldats 83».

Au Sénégal, un navire contenant des cargaisons d’armes a été intercepté aux larges des côtes sénégalaises, et qui serait une commande malienne. Curieusement, après son immobilisation, l’appareil a coulé et des cargaisons d’armes ont été subtilisées. Une enquête a été ouverte. Les résultats sont toujours attendus.

La prolifération des armes en Afrique constitue un grave défi à la paix et à la sécurité sur le continent. La crise libyenne a encore envenimé une situation sécuritaire déjà précaire, en particulier dans la région du Sahel. Malgré les efforts déployés par les Gouvernements de la région, afin de contrôler leurs frontières communes, des grandes quantités d’armes et de munitions en provenance des arsenaux libyens ont été introduites clandestinement dans la région du Sahel. Il s’agit selon l’Onudc «de roquettes, de mitrailleuses avec des viseurs anti-aéronefs, de fusils automatiques, de munitions, de grenades, d’explosifs (Semtex) et d’artillerie anti-aérienne légère (petit calibre bitube) montés sur des véhicules. Des armes plus perfectionnées, tels que les missiles solaires et les systèmes portatifs de défense anti-aérienne (MANPADS), auraient également été disséminées dans la région ». Cet état de fait a grandement contribué au renforcement des capacités opérationnelles des groupes terroristes. De l’avis de Soumeylou Boubèye Maïga, le trafic d’armes rapporte du profit au groupe terroriste Boko Haram. En outre, Monsieur Baïga estime que «l’allégeance de Boko Haram à l’Etat Islamique lui permet d’être dans le transfert des armes à partir de la Libye»84. Selon lui toujours, «Boko Haram dispose aujourd’hui de ressources financières importantes qui lui permettent de monter des opérations, de les planifier, de les conduire et de les multiplier. La secte aurait organisé grâce à la corruption et au chantage, le contrôle des administrateurs et des opérateurs qui travaillent sur les grands ports du golfe de Guinée, comme Lagos, Port Harcourt, Calabar. Dans le but d’avoir les moyens d’effectuer des opérations, la secte exerce plus de chantage sur beaucoup de gens qui sont dans la chaîne de gestion et d’administration de ces ports 85».

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